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Filiations directes

Pierre Christin, scénariste


Ce qui frappe, lorsqu’on réécoute ces voix enfouies, lorsqu’on revoit ces visages oubliés, lorsqu’on découvre ces soldats presque inconnus d’une guerre civile qui n’a pas vraiment eu lieu, c’est la revendication sans cesse réitérée chez eux de filiation. Filiation en quelque sorte biologique chez beaucoup – tous ces pères et ces grands pères anarchistes, socialistes, prisonniers, réfugiés, résistants, combattants, modèles ou mentors pour ceux qui penseront de bonne foi poursuivre leurs luttes, repartir une fois de plus « à l’assaut du ciel », comme le dit Joelle Aubron, citant Marx. Filiation en quelque sorte recomposée, comme dans les familles du même nom, chez ceux et celles dont les antécédents familiaux n’impliquaient pas forcément le même type d’engagement quasi génétique, mais qui prennent grand soin de replacer leur itinéraire personnel dans une continuité historique engagée bien avant eux et qu’ils ne feraient que prolonger.

Il y a là quelque chose de profondément émouvant, déchirant même, dans ce mélange de piété, de modestie, et de détermination à être d’une certaine manière « à la hauteur » de ce qui s’est fait en d’autres temps, et en particulier au temps héroïque – et héroïsé – de la guerre civile espagnole.

Lorsque j’ai écrit Les Phalanges de l’Ordre Noir pour Enki Bilal en 1978 – date de création d’Action Directe – je relevais moi-même, comme tout le monde, d’une chaîne de filiation. Elle n’était pas d’une nature semblable à celle des militants de Ni Vieux ni traîtres pour diverses raisons, même si des éléments communs ont pu nourrir à la fois une organisation fondant ses espoirs sur la violence et un simple album de bande dessinée la présentant comme vouée à l’échec.

Filiation différente tout d’abord puisque, au moment précis où naissait avec enthousiasme (justifié ou non, mais ceci est une autre histoire) une « organisation politique et militaire » décidée à agir sur le réel par la violence, paraissait une œuvre de fiction n’ayant d’autre valeur qu’esthétique (justifiée ou non elle aussi) qui en décrivait l’agonie désenchantée. Au moment où s’enchaînaient explosions et mitraillages chez Jean-Marc Rouillan et les autres, un vieux héros de BD pouvait conclure ainsi son épopée sanglante, en compagnie d’anciens des Brigades Internationales ayant repris du service contre une bande de fascistes semant la terreur un peu partout en Europe : « Je me demande si je ne suis pas mort aussi…Ou alors c’est le monde qui est mort pour moi. Parce que je suis devenu trop vieux pour lui. Moi, Jefferson B. Pritchard, qui ai fait tuer tous mes amis pour une raison dont je n’arrive plus vraiment à me souvenir ». Evidemment, on peut lire cette méditation comme celle d’un homme devenu Bien vieux et bien traître. On peut aussi la juger porteuse d’une prescience que l’Histoire – si souvent convoquée par ceux qui ne se pensaient pas comme des « terroristes » – allait, temporairement en tout cas, valider.

Mais il y a d’autres différences encore, une fois admise la référence commune : celle de la guerre civile espagnole, et très particulièrement celle des brigadistes libertaires incarnant aussi bien la résistance au fascisme européen que l’alternative au communisme soviétique. Certains lieux, certaines émotions sont partagés, comme ces passages dans les Pyrénées, comme ces souvenirs de combats dans les sierras…Mais, même dans ce cas, il ne le sont pas forcément de façon semblable puisque, pour quelqu’un qui fait un livre, ce sont souvent d’autres livres qui jouent un rôle déterminant. Alors que pour des combattants, même fort bien dotés côté bagage théorique, il y a un passage à l’acte qui se vit, et ne se lit plus. Ainsi, dans Les Phalanges de l’Ordre Noir, consacrées si l’on veut aux avatars de l’anti-fascisme et s’interrogeant sur les dérives du terrorisme dit « de gauche » dans les années de plomb, c’est Hommage à la Catalogne d’Orwell (publiée en 1938), autant que les souvenirs recueillis auprès d’anciens des brigades, qui imbibe le récit. Filiation littéraire donc, plus que vécue.

Affiche de la version espagnole du film

Affiche de la version espagnole du film

Autre filiation de nature différente, même si là encore il peut y avoir des souvenirs historiques communs : c’est Goya qui est à l’origine du désir de raconter et surtout de peindre, comme seul Bilal pouvait le faire, l’histoire des Phalanges. C’est la découverte presque fortuite de Fuendetodos, son village natal, au cours d’un voyage effectué pendant la période franquiste qui, dans le désir de renouer avec son œuvre gravée Les Désastres.de la guerre, va m’amener à placer en exergue de notre livre cette phrase de Goya : « le sommeil de la raison engendre des monstres ». Phrase évoquant les formes oniriques épouvantables de ses Caprices mais s’appliquant tout aussi bien à des cauchemars contemporains très réels.

Reste enfin à évoquer les images de Robert Capa, devenues canoniques depuis que la photo s’est constituée en champ artistique autonome, mais assez peu connues à l’époque, sauf de ceux qui travaillaient sur le souvenir de la guerre civile. Et aussi les images – ou absence d’images – du Valle de los Caïdos, cratère visuel tellement terrifiant que les Espagnols y ayant perdu des membres de leur famille envoyaient des amis étrangers le regarder et le raconter pour eux.

Il y a, dans toutes les cultures de violence politique, le sentiment d’avoir une dette à l’égard des morts, bientôt transformés en martyrs. Rien de nouveau, de ce point de vue, dans le terrorisme islamique ayant majoritairement pris dans les représentations sociales la suite du terrorisme – de droite ou de gauche – qui a marqué l’Europe à diverses époques. Cette culture mortifère a quelque chose de pathétique et parfois de grandiose. Mais, dans le traitement que nous en avons donné à un moment où elle connaissait un tel regain, c’est précisément ce que Bilal et moi dénoncions comme une impasse, bien avant que celle-ci soit avérée.

Il ne s’agit pas de prétendre avoir eu raison avant les autres, hélas. Car, comme le dit encore Joelle Aubron dans une interview déchirante – de lucidité ou de cécité, au choix – il n’y pas de fin de l’histoire et la lutte des classes est toujours là. Mais un certain type de filiation de pensée et d’action a conduit des hommes et des femmes à croire qu’ils poursuivaient un combat engagé bien avant eux en négligeant le fait – essentiel – que ceux qui les précédaient s’attaquaient à des régimes au mieux autoritaires, au pire totalitaires. Alors qu’eux-mêmes montaient à l’assaut de pouvoirs imparfaitement démocratiques certes, mais démocratiques tout de même.

Rappelons que dans un autre livre publié en 1983, Partie de Chasse, nous décrivions une autre culture mortifère de l’époque, celle des fossoyeurs de l’idéal bolchevique commettant , pour d’autres raisons, la même erreur : celle de sous estimer les valeurs démocratiques.

En ces temps déjà anciens, certains de mes vieux maîtres méprisaient mai 68 et la Révolution des oeillets portugaise parce que – au fond – il n’y avait pas eu assez de morts. Moi pas. Aujourd’hui encore, les révolutions très moyennes mais relativement pacifiques de l’ancien glacis soviétique, aussi imparfaites que la démocratie qu’elles tentent d’installer, me paraissent moralement supérieures aux bains de sang prétendument rédempteurs qu’on a connu ailleurs.

Filiations difficiles.

Juin 2005


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